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Ordre des médecins/Règlementation psychologue - par W. GONTRAN


Rédigé le Jeudi 3 Février 2005 à 00:00 | Lu 5462 commentaire(s) modifié le Jeudi 1 Janvier 1970



Rapport de l’Ordre National des Médecins sur « la réglementation du titre de psychologue » : commentaires



Chers collègues,
 
Je vais essayer de vous expliquer (et de m'expliquer) pourquoi ce rapport m'a fait réagir, et aussi, en quoi il m'intéresse et pourrait intéresser, et même servir, notre cause, qu'a minima je résumerais ainsi: préserver la dimension clinique de notre pratique, y compris sur le terrain de la psychiatrie et plus généralement de la médecine, en considérant une tendance: non pas la définition toujours plus affinée de ce qu'est et doit être la médecine mais au contraire la médicalisation généralisée des problèmes de société ce qui entraine sa dilution.
 
Tout d'abord, je précise que je ne prends pas du tout l'option de la dénonciation de ce rapport. Au passage, je rajoute que cela n'est peut-être pas la meilleure façon de dénoncer car, comme le disait Jacques Lacan et sur ce point je le suis sans réserve: à contrer un discours on le renforce. Alors, ne faisons pas de publicité gratuite à ce rapport. Mais examinons de plus près en quoi il peut nous servir de base, en quoi il contient ses propres objections à ces "dérives" qu'il dénonce, voire même plus en quoi il avalise, entérine, à travers sa propre "argumentation", des positions que nous défendons.
 
Je m'intéresserai exclusivement à la dernière partie "Code de la santé publique" car c'est là qu'on peut lire à peu près tout, à peu près toutes les raisons de fond de ce qui rend la pratique invivable de bon nombre de psychologues cliniciens en institution.
 
Elle commence comme ça: "Le psychologue ne fait pas partie des professionnels de santé et il n'est pas un auxilliaire médical." Nous souscrivons et prenons acte de cette déclaration de l'Ordre des Médecins; et il y aurait là argument à faire réviser les conditions d'inscription sur la liste ADELI. Je ne sais pas si cela a été rectifié mais lorsque j'ai eu à m'inscrire sur la liste ADELI et que j'ai demandé pourquoi j'allai figurer sur une liste d'auxilliaires médicaux, on m'a rétorqué que ces formulaires étaient "temporaires". C'était à l'époque où les psychologues venaient d'obtenir, après multiples dénonciations (et nous avions fait du remue-ménage autour de la nouvelle loi sur le système de soins - Kouchner), que cette liste ne soit pas paramédicale et qu'elle soit disponible à la préfecture, si je me souviens bien. Et bien, malgré notre succès, j'ai été dans l'obligation de signer un papier de paramédicaux, à la DDASS! (D.Llabres avait fait part de telles mésaventures pour d'autres psychologues). C'est ce type d'expérience qui me fait dire depuis quelques temps qu'à notre époque, nous ne sommes plus dans un "processus de parole" soit une parole qui engage sinon le sujet du moins le respect d'accords. Je doute de plus en plus de l'efficience des accords que nous pouvons passer avec nos politiques: dans mon exemple de la liste ADELI, on ne nous refuse donc pas ce qu'on demande ce qui laisse entendre qu'on nous l'accorde mais de toute façon on fera quand même ce qu'on avait prévu. Est-ce que ça, c'est être dans un processus de parole?
 
Je reprends: "Cette définition n'est pas sans poser de difficultés dans le cadre de l'accès aux informations concernant la santé d'une personne". Mais quelles difficultés sinon à supposer que toute information produite dans l'institution médicale est d'ordre médical ce qui est inexact: d'autres professionnels ont accès au dossier médical comme les assitants sociaux par exemple et maintenant le patient lui-même. Au nom de quelle compétence médicale l'usager peut-il se prévaloir pour consulter son dossier? En outre, je me demande si l'appellation "dossier médical" signifie qu'il contient des informations médicales ou s'il s'agit d'informations produites dans l'institution médicale, ce qui est tout à fait différent!
Donc, je ne vois aucune difficulté à ce que des non-médicaux (ni même des non paramédicaux) accèdent à des informations produites dans le cadre de l'institution médicale. Au titre de salarié de cette même institution, ils sont simplement soumis comme les autres à des règles de secret (concernant ce dernier, il y aurait d'ailleurs à examiner de près si le Dossier Médical Personnel respecte bien les règles de secret, notamment celles régissant le partage d'informations entre des institutions différentes).
 
Je poursuis en continuant à ramasser les oeufs d'or de la poule: "L'extrême diversité des formations ouvrant le droit au titre de psychologue, ne garantit pas le niveau des connaissances dans le domaine de la psychologie médicale, alors que le titre n'est pas restrictif." Voilà le retour d'un mutant pour ne pas dire d'un spectre (au sens de S. Zizek): la psychologie médicale. La psychologie médicale, c'est exactement ce que Lagache, dans son texte fondateur de la psychologie clinique (fondateur au regard de sa reconnaissance par le politique ce qui va permettre de faire de la psychologie une profession reconnue), invoque pour en distinguer la psychologie clinique. La psychologie clinique est, de se distinguer de la psychologie médicale; voilà l'argumentaire de Lagache: pour lui, la psychologie doit prendre en compte d'autres facteurs que les "troubles de la conduite et de la personnalité" qui concernent spécifiquement le champ de la psychologie médicale pour l'étendre à d'"autres secteurs de la conduite humaine", notamment le champ de l'adapté et de l'inadapté. Tout de ce que peut produire un individu au niveau de sa souffrance, de son (ses) symptôme(s), ne ressort donc pas du champ de la médecine.
Dans ce rapport, on assiste à une formidable tentative de faire marche arrière. Celle-ci est pourtant avancée comme nécessaire: pour avoir accès à des informations médicales, il faut être psychologue médical. Logique, non? Même tour de passe-passe où c'est encore la rhétorique (métonymique) qui l'emporte sur le sens. Mais cela a un effet non négligeable: remettre en selle la psychologie médicale qui, quant à elle, a eu une réelle existence, une histoire, et d'ailleurs le rapport ne manque pas d'en donner la référence pour les intéressés (Ecole de sainte Anne et Pr.Pichot). Il faut revenir aux méthodes psychométriques, etc. Voilà la solution pour sortir de cette impasse... imaginaire!
 
Dernier point que je voudrais commenter: "A l'image des Etats-Unis d'Amérique, les psychologues désirent obtenir la possibilité d'être indépendants": un véritable tour de force par lequel les désirs des psychologues seraient réductibles, ramassés, à Un désir de trouver l'indépendance, voire la possibilité d'effectuer des actes médicaux, au prix bien sûr de devenir des délégués médicaux mais le texte ne le précise pas. Le débat entre les psychologues sur ce point est balayé: la formulation de type affirmatif fait inexister tous les autres points de vue! C'est radical mais efficace tant il est vrai que tout ce qui n'est pas énoncé n'existe pas. C'est un mécanisme classique. Mais comment une autorité comme l'Ordre National des Médecins peut fait l'impasse sur l'existence d'autres points de vue parmi les psychologues, que celui de la libéralisation consentie de la profession, alors que ces divergences sont connues de tous?
 
Je passe les amalgames produits par l'invocation des psychothérapies et de leurs dérives, le fait que l'Académie de Médecine se prononce, d'autorité, sur les psychothérapies. Les psychologues se prononcent-ils sur ce que les médecins ont à faire au niveau de leurs actes médicaux? A ce propos, rien que la démarche me questionne:  l'ordre des médecins se charge, se donne et s'autorise cette charge, non pas seulement de valider un rapport sur le "titre de psychologue" mais encore plus sur "la réglementation du titre de psychologue"! Mais de quel chapeau ce lapin sort-il?
 
Je passe aussi sur "l'intellectualisation des conflits" et le fait que la psychologie voudrait "se défaire de la tutelle de la médecine", en cause "l'explosion des théories psychanalytiques". Rappelons que la psychologie clinique, quant à elle, naît d'une "émancipation" de la dite psychologie médicale et n'a donc à ce titre jamais été sous sa tutelle. Cette remarque ne serait valable à la rigueur que pour la psychologie non clinique mais elle n'a de sens qu'à pourtant la viser, justement!

Quant à moi, je ne veux pas avoir à me défaire de la médecine car je n'y suis pas fait, je n'y suis pas assujetti. D'ailleurs, lorsqu'il m'est arrivé d'être confronté à ce type d'attaque par un médecin chef, je lui ai demandé de me convoquer avec la direction par écrit: je n'ai pas eu de suite car il n'existe rien d'officiel qui régisse un quelconque mode d'assujettissement hiérarchique du psychologue au psychiatre, ni d'ailleurs le contraire (même si certains peuvent en rêver, ne le cachons pas). Là encore, c'est du strict imaginaire qui régit bon nombre de relations professionnelles; nous devrions pourtant garder à l'esprit que psychologie et médecine, étant deux disciplines différentes, elles ne peuvent pas entretenir de rapport d'assujetissement. Certes, un médecin chef est reponsable d'un service mais en aucun cas il n'est responsable de ce qui ressort de la responsabilité individuelle des professionnels y intervenant, ce qu'on appelle leur responsabilité professionnelle. D'ailleurs, en cas de pépin, vous pourrez vérifier que les autres ne sont pas responsables de vos actes!

Pour qu'un psychologue puisse fournir le travail spécifique qu'on peut attendre de lui dans une institution médicale, soit soutenir avant toute considération de tâches un discours différent de celui du discours médical, il faut bien qu'on lui reconnaisse son appartenance à une discipline différente, une formation différente qui entérine cette différenciation et non pas la déplore, et donc une formation dispensée dans un lieu différent que la faculté de médecine. Le rapport relève d'ailleurs cet "écueil" auquel il faudrait envisager de remédier: "Les études supérieures permettant l'obtention du titre de psychologue sont validées par les facultés des Lettres et des Sciences Humaines sans intervention des facultés de Médecine. Cette origine littéraire de la formation des psychologues entraîne une confusion dans le discours où le même mot définit des notions différentes dans le langage psychologique ou dans le langage psychiatrique." Cette confusion n'est pourtant pas une anomalie mais peut être exploitée dans sa richesse en tant qu'elle est structurelle de ce qu'est le langage dans son essence, au niveau de ce sur quoi il échoue: venir rendre compte, nommer parfaitement, le réel. C'est pourquoi tout processus de langage introduit de fait le malentendu et cela met le savoir psychiatrique et le savoir psychologique à égalité sur ce point: ils ne rendent pas compte parfaitement de leur objet d'étude.
 
Dans tout ce débat qui nous anime depuis quelques années maintenant, c'est cette différence du psychologue, les zones juridiques floues qui régissent cette profession, qui font peur. Pourtant, notre force, notre capacité de subversion, c'est de là que nous la tirons, de notre possibilité à n'être pas tout pris dans Un discours et donc, à faire tourner les discours, circulation qui est seule garante du renouvellement du lien social, et qui éloigne de la seule solution policière pour contenir.
 
Ce rapport contient des amalgames, voire des tautologies, implicites: pour démontrer que la médecine doit contrôler la psychologie, il pose qu'elle y est de fait assujettie, preuve à l'appui de l'histoire, etc. 
Que l'Ordre National des Médecins avalise un tel rapport est quelque chose qui m'interroge car il réfute presque "officiellement" certaines avancées dont l'histoire de la psychologie témoigne pourtant sans conteste: comment réagir? Pour ma part, c'était d'en écrire quelque chose.
 
Tout autant qu'aux psychologues, ces commentaires s'adressent à mes collègues médecins afin de les interroger sur leur position à l'égard de ce rapport validé par un Ordre auquel ils appartiennent. Ce rapport m'a d'autant plus interpellé que je respecte l'Ordre des Médecins et son autorité.
Il en va tout autant de l'intérêt de la psychologie que de celui de la médecine, et plus particulièrement de la psychiatrie, de continuer à distinguer médecine et psychologie. Soyons vigilant suivant la mise en garde de Sigmund Freud en 1929: « Le dernier masque de la résistance à l’analyse, le masque médico-professionnel est le plus dangereux pour l’avenir »


Le 25/01/2005

W. GONTRAN



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