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José Ramon Ubieto : Les bonnes intentions

Intervention au 1er Forum psy; Barcelone, 14/02/04


Rédigé le Jeudi 6 Mai 2004 à 00:00 | Lu 1936 commentaire(s) modifié le Jeudi 1 Janvier 1970




La première impression que l’on a en lisant le LOPS (loi 44/2003) c’est que c’est une loi pleine de bonnes intentions. Déjà, dans l’exposition des motifs, de celle-ci, l’on énonce la sauvegarde du droit à la protection de la santé et l’on affirme que ce n’est pas une loi bornée et concrète sinon qu’elle laisse la porte ouverte à la question des compétences et des lieux partagés entre les professions. Cette tentative de dialogue et de participation se concrétise dans l’intitulé définitif où l’on réglemente la participation des professions sanitaires, dans tous les aspects concernés par celle-ci et ce à travers la création de la Commission consultative professionnelle. A ces volontés, nous pouvons en ajouter d’autres visant l’amélioration de la formation des professionnels, de leur coordination, de l’efficacité et de l’évaluation de leurs actions.

Ma deuxième impression touche à un déjà vu, comme si ce texte en évoquait d’autres similaires de proclamation récente. Par exemple le plan Cléry-Melin, commandé par le Ministre de la santé français Mr Mattei, et qui a été à la base d’initiatives législatives postérieures. Là-bas aussi, dans le paragraphe des conclusions, l’on fait emphase avec les changements nécessaires pouvant améliorer la qualité et la sécurité des citoyens, l’expérimentation de nouveaux moyens de gestion, d’organisation, l’évaluation des résultats et le consensus entre professionnels. Ainsi que la loi sur les agences de développement des réseaux locaux des services de santé et des services sociaux, connue sous le nom de loi 25 qui réorganise tout le système sanitaire du Québec. Les allusions à la coordination des professionnels par une instance hospitalière ou l’instauration des protocoles cliniques et l’évaluation permanente sont certaines des garanties de la protection du droit de la santé des citoyens.

Qui pourrait objecter quelque chose à ces bonnes intentions ? Il n’est pas plus, raisonnable d’introduire dans la gestion du système de santé, social de nouveaux mécanismes visant à éliminer les procédures obsolètes et l’excès de bureaucratie inefficace et fonctionnelle ? Je me souviens, à ce sujet, une définition du management, appréciée de ses théoriciens, qui dit que le management serait la gestion de la complexité avec une éthique des bonnes intentions et munie d’une boite à outils (protocoles, instruments).

Nous avons eu l’occasion, ces jours-ci et en ce qui concerne ce débat psy, de revoir ce qu’étaient les principales de l’évaluation, ses réussites mais aussi ses limites et paradoxes. Il apparaît comme un travail fort intéressant puisqu’il nous démontre que l’histoire de l’évaluation psy est pleine de bonnes intentions. Binet, lui même, construisit une échelle avec la bonne intention d’aider les enfants avec des difficultés scolaires ou Terman son adaptateur américain, qui était empli de l’idéal de faire passer le test à tout le monde pour ainsi créer une société plus juste.

Qu’arrive t il si au delà de ces bonnes intentions nous nous interrogeons sur les conséquences, ce qui serait une autre façon de penser la position éthique, bien qu’aujourd’hui ce ne soit pas la plus habituelle, comme nous en avons eu la preuve récemment ? Nous ferons, sûrement une analyse très différente et nous nous retrouverons avec quelques effets paradoxaux.

Par exemple, il suffit de penser à l’usage massif que l’on fit de ces premières échelles métriques de l’intelligence pour justifier les politiques racistes, de contrôle social et de restriction des aides et des quote-part de l’immigration, en Amérique du Nord dans les années 20.

Recentrons nous sur notre LOPS, comment entendre que le fait de ne pas inclure les psychologues dans la liste des professions sanitaires fait abstraction de tous les précédents légaux, sentences du tribunal suprême( exonération de la TVA) au décret royal de 1998 qui réglemente la spécialité en psychologie clinique, les normes administratives approuvant les statuts corporatistes ou les recommandations des organisations internationales comme l’OMS ou l’union européenne en faveur de cette inclusion.

Cette même forclusion, terme utilisé par J. Lacan et importé, justement, du champ juridique implique sauter un pas sans laisser d’empreinte, dans la procédure. Ceci ne disqualifie par la prétention de la loi ouverte au dialogue entre professionnels, lorsqu’une partie d’entre eux a exercé des pressions décisives dans son élaboration et que d’autres, par contre, ont à peine été tenus en compte.

Quel apprentissage pouvons nous tirer d’autres expériences pour anticiper les conséquences de ces bonnes intentions ? Je vous invite à voir, si ce n’est pas déjà fait, le film du réalisateur canadien Dennys Arquand " Les invasions barbares ". C’est un portrait parfait d’époque qui fait le récit d’un déclin, celui d’un programme institutionnel où la relation au savoir, les mécanismes de solidarité sociale ou la propre relation au corps, à l’autre sexe, avaient sans doute une autre valeur. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’en cultiver la nostalgie mais non plus d’applaudir aux nouveaux barbares. La réalité de la santé au Québec, explicite dans le film, a généré une dégradation des services publics, une précarité des prestations sociales et la conversion de l’hôpital dans un refuge massif d’un mélange de pauvres, malades et indigents.

A contrario, le pouvoir de certains lobbys médecins et pharmaceutiens a augmenté de façon imparable. Pendant que le budget de la santé publique a été gelé pour les deux prochaines années, plus de 350 millions de dollars ont été affectés aux assurances en régime externe, ces dernières établissent, avec une large marge d’autonomie, les conditions de prestations de services, les psychothérapies incluses. Celle-ci est l’autre réalité du droit à la santé.
Bien sûr que l’on peut penser que le Québec est très loin, mais en Catalogne ça nous paraît près puisque il a été une référence fréquente au niveau de la souveraineté politique ainsi qu’en politique sociale.

En tout cas, je suis sûr que chacun d’entre vous aura un exemple proche de ces nouvelles formes de ségrégation auxquelles nous les psy pouvons contribuer sans le savoir encore et avec les meilleures intentions. Je vous raconterai mon exemple très brièvement. Je le prends d’un patient dont je m’occupe. Un jour il arrive très inquiet à la séance, il m’informe qu’il dort mal depuis quelques jours et qu’il ne peut s’ôter de la tête ce qu’il lui est arrivé quelques jours auparavant dans le bureau du directeur, dans l’entreprise multinationale où il travaille.
L’homme dirige une petite équipe de commerciaux et il y a un mois l’entreprise leur avait programmé un cours, donné par des psychologues, sur les aspects de la motivation et le travail en équipe. Il s’agissait de modifier leurs habitudes traditionnelles, trop rigides, disaient t ils, et excessivement paternalistes dans la relation. L’objectif était qu’ils entendent qu’aujourd’hui le bon vendeur est celui qui fait coïncider ses motivations personnelles avec la mission de l’organisme et pour cela il doit être autonome, prendre en charge ses propres décisions stratégiques et de son autoévaluation. Le patient, homme un tantinet ancien pour notre temps et père d’une famille nombreuse, en plus, est resté perplexe et un peu désorienté, mais son problème et son angoisse sont apparus après. Au bout de quelques semaines le directeur l’appelle au bureau pour lui proposer de devenir complice dans une tactique d’harcèlement, envers deux employés, menant à un départ à moindre coût. Dans les usages actuels ce serait un exemple clair de mobbing . Lorsque mon patient lui en demande les raisons, il lui répond que les résultats ne sont pas suffisants. Ce qui n’apparait pas plus vrai que pour d’autres, et ajoute que la raison décisive est que malgré l’aide qu’ils ont reçu, eux mêmes ont montré un profil motivationnel bas dans le questionnaire d’autoévaluation.

Je voudrais finir avec des paroles d’Hanna Arendt écrites en 1958, dans la Condition humaine à partir du moment où l’essor d’une psychologie dogmatique, qui paraît recevoir une nouvelle actualité aujourd’hui : " Ce qu’il y a de fâcheux, dans les théories modernes du comportement, ce n’est pas qu’elle soient fausses mais qu’elles peuvent devenir vraies, puisqu’elles sont de fait la meilleure conceptualisation possible de certaines tendances, évidentes dans la société moderne ".


Intervention effectuée lors du premier Forum Psy à Barcelone, le 14 février 2004, sur le thème "La situation en Espagne depuis le 21 nov. la loi 44/2003.



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