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HACQUARD N.: Pour un surplus de professionalisme

Journée exceptionnelle de l'Ecole de la Cause freudienne : « Internationale psy », le 11 janvier 2004


Rédigé le Lundi 8 Novembre 2004 à 00:00 | Lu 1174 commentaire(s) modifié le Jeudi 1 Janvier 1970




Le « nous » que je vais utiliser dans mon propos renvoie à la fois aux psychologues, ce que je suis, et aux psychanalystes.


Le contexte qui nous anime depuis octobre m’a conduit à me poser une question : comment en sommes nous arrivés là ? Que, subitement en France, le mot psychothérapie soit radicalement détaché de son sens, du sens premier qu’il a pour nous et pour le public, pour, désormais, être confisqué par la médecine et désigner uniquement des techniques objectivantes et quantifiables soulève en effet un problème crucial de société et de libertés individuelles.


Qu’est-ce qui a permis qu’au Parlement, sous l’injonction du ministre de la Santé, le mot psychothérapie ne fasse plus référence à une relation intersubjective, transférentielle ? Ne désigne plus le processus psychique actif par lequel la personne en psychothérapie se restructure ? Si l’on décrypte attentivement les diverses modifications rédactionnelles apportées à l’amendement ACCOYER, on constate que toutes ces formulations, non seulement intègrent la psychothérapie dans le champ médical mais, en utilisant de préférence le pluriel, ouvrent une voie royale à des décrets déjà conçus par quelques psychiatres avec l’aval de l’Académie de médecine et du ministère de la Santé. Le mot psychothérapie ne désignerait dorénavant que des techniques comportementales « très codifiées ». Pour un trouble mental déterminé c’est l’une de ces techniques qui serait considérée comme opérationnelle et validée pour un nombre de séances déterminées. Seuls les professionnels qui ont acceptés de se former à ces techniques, en faculté de médecine, auront le droit de s’inscrire sur une liste préfectorale habilitant l’exercice de la psychothérapie. Les psychiatres publics responsables des futurs réseaux de santé mentale auraient une délégation de l’Etat pour faire appliquer ces référentiels de bonnes pratiques en choisissant parmi ces professionnels. Que ceux-ci aient une formation initiale de médecins, psychologues, psychanalystes, psychothérapeutes peu importe, que ceux-ci relèvent de la Fonction publique hospitalière, d’une autre Fonction publique (Education nationale, Justice, Intérieur, Territoriale,…), du secteur conventionné ou libéral peu importe, la condition désormais prévue pour exercer la psychothérapie se résume à passer par ce moule puis à être choisi par le psychiatre coordonnateur d’un des réseaux de santé mentale.


Les professionnels qui n’accepteront pas ces conditions devront trouver un terme autre que psychothérapie et que psychothérapeute pour désigner leur formation et leur exercice. Mais ils travailleront avec une épée de Damoclès sur la tête à partir du moment où le mot psychothérapie ne serait inclus que dans un et un seul article de loi allant prendre place dans le Code de la Santé. En effet, dès lors qu’une personne continuant à faire confiance à l’un de ces professionnels laisserait apparaître un trouble mental en dehors de ce lieu de parole, ledit professionnel serait susceptible de se voir condamné pour exercice illégal de la psychothérapie.


Autrement dit, à l’époque où notre société marchande et calculatrice s’accompagne d’une recrudescence de troubles psychologiques et psychopathologiques et,plus particulièrement, au moment où la population met de plus en plus en doute l’efficacité à long terme des traitements symptomatiques par prescription médicamenteuse et préfère recourir aux lieux de parole qu’offrent les psychologues, les psychanalystes et les psychothérapeutes, le ministère de la Santé dénie ce choix des citoyens pour encadrer ces perturbations psychiques par le déploiement d’une psychiatrisation de masse s’étendant comme une toile d’araignée sur l’ensemble des secteurs : la santé, le social, l’éducation nationale, la justice,… Certains psychiatres envisagent même d’étendre ce contrôle du psychisme jusque dans le champ de la culture ! Si le Parlement accepte d’abandonner ses prérogatives législatives pour donner champ libre aux décrets du ministère, d’ici peu, les personnes en souffrance psychique ne pourront recourir en France qu’aux « psychothérapies très codifiées » qui s’assimilent à des méthodes de conditionnement mental. Ce projet, initié sous le ministère de B. KOUCHNER par les psychiatres ALLILAIRE, CLERY-MELIN, BERLAND, PIEL & ROELAND et quelques autres, détourne l’amendement ACCOYER de son objectif premier, apporter des garanties aux usagers, pour réduire les libertés individuelles au nom des droits du malade.


D’où ma question : Comment en sommes-nous arrivé là ? Que le courant cognitivo-comportementaliste Nord-américain trouve des émules en France, n’a rien de surprenant. Ma question n’est pas là. Elle nous concerne directement : qu’avons nous fait, nous psychologues, nous psychanalystes, pour permettre qu’on en arrive là ? Qu’avons nous fait ou que n’avons nous pas fait ?


J’en suis arrivé à une réponse simple : nous manquons de professionnalisme !


Nous manquons de professionnalisme non pas dans notre travail avec les personnes qui viennent nous solliciter. Au contraire, nous apportons une grande vigilance à notre disponibilité psychique, à la qualité de notre écoute, à un travail permanent sur soi pour éviter de tomber dans l’induction, laquelle relève déjà, selon nous, de la manipulation des consciences.

Nous manquons de professionnalisme non pas dans le travail de reprise des consultations que nous assurons. Au contraire, nous consacrons une grande part de notre activité à confronter notre implication professionnelle entre pairs, que ce soit sous forme de contrôle, de supervision, de journées d’études, ou encore, à consolider nos repères théoriques par la lecture, l’enseignement ou des travaux de recherche.


Si nous avons manqué de professionnalisme c’est parce que nous avons réservé notre conscience professionnelle à nos clients et à nos pairs. Nous avons soustrait notre rôle social de notre responsabilité professionnelle.

Or, quotidiennement dans nos consultations, nous découvrons la diversité des liens qui relient les troubles psychiques, les déroutes individuelles avec le malaise de notre société. Qu’en présence de ces personnes nous privilégions leur travail de clarification personnelle est légitime. C’est notre mission première. Toutefois, ces consultations nous apportent une quantité d’informations, un matériel d’une richesse exceptionnelle sur les rapports de l’intime au social, et nous n’en faisons rien ! A partir de ces données dont nous sommes les dépositaires nous sommes dans une situation privilégiée pour analyser les liens existants entre perturbations psychiques et perturbations sociales. Assumer pleinement notre citoyenneté professionnelle devrait donc nous inciter à transmettre cet éclairage spécifique aux décideurs publics ou aux décideurs politiques. En négligeant cette responsabilité professionnelle, nous privons les politiques de cet éclairage clinique et nous donnons champ libre aux psychiatres hygiénistes qui, eux depuis longtemps, ne se privent pas de faire l’assaut du conseil politique.


Il me semble indispensable d’assumer sans tarder cette fonction sociale, dès maintenant, avant la deuxième lecture de cet article par l’Assemblée nationale qui aura probablement lieu en mars ou avril. Ma contribution à rendre pertinent la formulation de l’amendement ACCOYER ne m’a pas permis de préparer autant que je l’aurais souhaité cette intervention mais je vous livre néanmoins, à titre d’exemple, l’ébauche de deux pistes de réflexions que j’avais l’intention de conceptualiser avec plus de rigueur et de précision.


Puisque nous sommes aujourd’hui à Paris réunis avec un grand nombre de psychanalystes venant de différents pays, l’occasion m’est donné de rapprocher ce débat sur la psychothérapie et ses conséquences sur la psychanalyse et la psychologie clinique, avec la notion de citoyenneté issue de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen.


Le ministre de la santé étaye son soutien à cette nouvelle vision de la santé mentale à partir de la loi sur les droits des malades en alléguant que tout malade est désormais en droit de demander des comptes au ministère de la santé sur la qualité des soins, y compris donc, selon lui, sur la psychothérapie puisque l’Académie de médecine affirme que la psychothérapie est un soin médical. Argument qui revient à dire que toute personne qui s'engage dans une psychothérapie est un malade et, en conséquence, que celui-ci relève donc de la responsabilité d'un médecin qualifié pour traiter les "troubles mentaux".


Or, notre pratique confirme quotidiennement que la condition nécessaire à un engagement dans un processus psychothérapique est totalement étrangère à la distinction normal/pathologique. La personne qui subit un harcèlement moral au travail est-elle un malade mental ? L’enfant énurétique est-il un malade mental ? La garantie que nous devons offrir au public ne peut donc se réduire aux droits des seuls malades. Si on accorde crédit à l'intention de M. ACCOYER de protéger les personnes d'influences sectaires, c'est aux droits de l'homme et du citoyen qu'il convient de se référer pour éviter que les psychothérapies puissent être détournées en manipulation des consciences. Dès lors, le Code de la santé publique n'est pas le cadre législatif adéquat. Le Code civil serait, à mon avis, plus approprié pour fixer une telle garantie.


Notre rôle social ne devrait-il pas nous inciter à interroger les juristes sur l’opportunité de réviser ce Code car, actuellement en France, il protège uniquement l'intégrité du corps, il ne protège pas une personne d'une atteinte à son intégrité psychique ? En généralisant cette question, les sciences humaines ont bien changées depuis 1789 mais qu’ont-elles apportées à la traduction juridique de la notion de citoyen ? Il a le droit de parler, d’écrire, de circuler, de posséder,… A parcourir les différents Codes le citoyen français ne se résume-t-il pas peu ou prou à un corps et à ses fonctions et, depuis 1994, à ses empreintes génétiques et, depuis longtemps, aux biens dont il est propriétaire ? Le législateur lui a-t-il vraiment accordé une psyché ? Ne serait-on pas en mesure, à partir de ce que nous avons conceptualisé autour de la notion de sujet, de poser des notions moins parcellaires que celles de dignité humaine ou d’harcèlement morale ? Le débat qui nous occupe aujourd’hui ne se serait certainement pas engagé sur la voie d’une hygiène génétique de la santé mentale si nous avions proposé ces questions aux parlementaires.


Le deuxième exemple que j’aurais souhaité mieux articuler avant de l’avancer comme piste de réflexions, concerne plus particulièrement les ‘psys’ qui travaillent en institution et donc, principalement, les psychologues. Je ne l’évoquerai que très succinctement.


Lorsque l’on exerce en institution, comment assurer le public que les psychologues ont les moyens juridiques de ne pas nous laisser détourner de leur éthique par des pressions institutionnelles ? Nous sommes souvent confrontés à des problèmes, par le biais des modalités de recrutement, d'affectation, de notation, d'évolution de carrière, d'injonction au nom de la relation hiérarchique, de condition matérielle de travail,... qui se heurtent à notre code, à commencer mais pas seulement, à la confidentialité. Je n’en donnerai qu’un exemple pour l’illustrer de façon concrète à partir des contraintes budgétaires auxquelles est soumis le milieu hospitalier : certains médecins, ne pouvant pratiquer sur tous les malades qui en auraient besoin une intervention onéreuse, décident de prendre le Q.I. comme critère de sélection. Les personnes ayant une intelligence inférieure à telle niveau n’auront pas droit au traitement. Ces pratiques n’existent pas qu’en Amérique, elles existent actuellement en France dans des hôpitaux publics. Je peux vous assurer que les pressions qui s’exercent alors sur le psychologue sont très fortes. Dans un service que je ne nommerai pas, le chef d’établissement a utilisé tout l’arsenal que lui confèrent ses prérogatives pour suivre les exigences du médecin-chef. La psychologue ne cédant pas, elle a été mutée. Peu après, le service s’est trouvé doté d’une étudiante en psychologie qui cherchait un terrain de stage.


Cet exemple se passe en France. Il ne serait donc pas exorbitant de travailler ce problème avec le législateur puisque le cadre législatif actuel ne permet même pas à la population qui consulte un psychologue dans un service public d’avoir les garanties indispensables. La notion de « clause de conscience » est des points que nous pourrions soumettre aux juristes afin qu'elle sorte de la définition restreinte qu'elle a actuellement pour les journalistes et puisse s’appliquer aux psys qui exercent en institution.


Gageons que cet amendement avec lequel nous nous débattons pour sauvegarder, en France et en Europe, ces lieux de paroles que nous proposons au public réveille la part de responsabilité que nous avons à prendre dans l’évolution de nos pays.



Norbert Hacquard, psychologue
Novembre 2004



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